Trois jours dans la Cordillère blanche

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18 novembre 2016

« Le froid, le silence, la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que l’or. Sur une Terre surchauffée, surpeuplée, bruyante ». Sylvain Tesson

Le Pérou n’est certainement pas l’endroit le plus propice à l’escapisme. Pris entre tours opérateurs et touristes coréens prêts à armer leur selfie stick au moindre bout de montagne, le voyageur en quête d’aventure et d’introspection doit faire preuve d’ingéniosité pour réaliser son rêve. Bien que très populaire, mon choix s’est porté sur le trek de Santa Cruz. Une marche de 55 km entre lacs, montagnes, pampas et rivières. Trois jours devraient suffire.

1er jour

Huaraz, 5 heures du matin. Pris entre la Cordillère noire et la Cordillère blanche, la capitale de la région d’Ancash se réveille paisiblement sous les rayons du soleil naissant. Contrastant avec l’agitation habituelle, les rues ne sont traversés que par de rares voitures et quelques commerçants ambulants matineux. Déambulant avec mon sac d’une quinzaine de kilo, je marche en quête d’un colectivo (minibus) pouvant me conduire à Yungay. Il ne faut pas traîner, les bus à Yungay permettant de rejoindre le départ du trek partent entre 6 heures et 7 heures du matin. De là, il faut encore 3 heures de piste à travers plusieurs vallées pour rallier Vaquería, le hameau d’où part la randonnée. La route qui serpente dans la montagne est un émerveillement pour les yeux. Lacs, glaciers, canyons aux falaises à pic, montagnes enneigées se relayent pour mon plus grand bonheur. Après une telle entrée, j’ai hâte de découvrir la suite du menu.

Vaquería (3680 m), 10 heures 30. Le minibus s’arrête devant une des seules tiendas (épicerie) de la localité. C’est le dernier moment pour acheter à manger ou à boire. Mon sac est bien rempli, j’ai amplement de quoi tenir trois à quatre jours : deux bouteilles d’eau (5 L) avec lesquelles je pourrai me ravitailler dans la rivière, un réchaud à gaz, des pâtes, des pains toast, des boîtes de thon, un peu de chocolat… Besoin de rien, j’entame mon périple.

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Dès la sortie du hameau, le chemin du Santa Cruz laisse place à un spectacle enchanteur. Suivant la rivière Huaripampa, je me retrouve dans une vallée avec pour horizon le Chacraraju, cime aux neiges éternelles culminant à 6108 mètres. Une trentaine de minutes plus tard s’ouvre devant moi une plaine verdoyante, un véritable plateau pris entre deux lignes de montagnes. Je découvre pour la toute première fois ce que l’on nomme la pampa (plaine) en quechua. De là, le chemin continue à travers un bosquet de queñuales (polylepis) – arbres typiques des Andes à l’écorce rougeâtre et feuilletée – et m’amène au pied du Punta Unión (4775 m). Il est 16 heures quand je décide de planter ma tente, à environ 4180 mètres. Bien qu’entouré de gros buissons, typiques du paramo (toundra d’altitude propre aux Andes), je subis le froid du vent une fois le soleil parti. Vers 19 heures, je décide qu’il est l’heure de dormir. Je sors la tête de la toile qui me sert de coupe-vent, regarde une dernière fois en direction des étoiles avant de m’emmitoufler dans mon sac de couchage.

2ème jour

Je reprends ma route à 06h30. L’ombre formée par la masse montagneuse qui me surplombe laisse bientôt place à un soleil matinal de réconfort. Le ciel a revêtu son plus simple appareil, une blouse bleue azur. La journée s’annonce belle, à moi maintenant de l’honorer par la marche. La première difficulté se nomme Punta Unión (4775 m), le point culminant de ces trois jours de randonnée.

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Moins bien acclimaté qu’en Equateur, je sens assez vite le poids de l’altitude. Au fil de la montée, le souffle se fait plus court, la fatigue s’installe plus rapidement, les pauses deviennent plus pressantes. À l’approche du sommet, à force d’haleter, je m’aperçois que je ne fais même plus attention à ce qui m’entoure. Je m’arrête, profite de la vue et termine les dix derniers mètres de dénivelée en courant. Une fois en-haut, la fatigue est comme épongée par la beauté qui m’entoure. Les sommets enneigés, les glaciers et les vallées qui se dessinent au loin sont un concentré revivifiant. Les médecins du 19ème l’avait compris et prescrivaient des cures de soleil et d’air pur. Dommage qu’il n’en soit plus ainsi.

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Une fois l’arrête passé, une fois la difficulté derrière soi, on se surprend à se baguenauder comme le tourtereau épris par sa belle des champs. Tout heureux d’avoir atteint l’acmé de cette pièce écrite par mes pieds, je crapahute avec vigueur entre les rochers pour rejoindre la pampa en contre-bas. M’invitant à la table des chevaux et autres vaches qui paissent tranquillement, je zigzague le long d’un ruisseau sous leurs yeux interrogatifs pour rejoindre l’ultime montée de la journée, celle qui me mènera au lac Arhuaycocha à 4440 mètres.

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Là-haut, entouré des plus beaux à-pics de la Cordillère blanche, de glaces suant sous le soleil tapant, des eaux turquoises du lac et de débris rocheux, je tente de profiter de l’instant sans penser à la suite des événements. Mais face à une telle complexité, à tant de beauté en un seul lieu, à une telle perfection, difficile de ne pas s’interroger. Comment une telle harmonie est-elle possible ? Le hasard, vraiment ? Sur ces questions sans réponses, je reprends ma route en quête d’un coin tranquille pour passer la nuit.

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Je redescends dans la vallée, traverse une partie désertique – une sorte de reg d’altitude – et arrive une heure et demi plus tard au bord du lac Jatuncocha (3910 m). Il ne reste plus qu’à monter la tente pour profiter pleinement du couchant et du merveilleux paysage qui me fait face. Seul avec pour horizon un lac, un désert, deux pans de montagnes et le ciel, je savoure le moment présent et le silence qui m’entoure. À 20 heures, devant une lune pleine et un ciel violâtre, avec pour berceuse le bruit des vaguelettes qui flattent la berge, je tire le rideau de cette deuxième journée et m’en vais me coucher.

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3ème jour

Après une nuit plutôt reposante malgré la visite surprise de chevaux aux alentours de minuit, je quitte mon campement à 07h00 avec l’intention de rejoindre l’arrivée le plus vite possible. Les colectivo étant rares le dimanche à Cashapampa, il ne faut pas trop tarder. Du lac Jatuncocha, il ne me reste qu’une quinzaine de kilomètres de portions plates et de chemins en descente. Longeant la rivière qui a creusé la vallée Santa Cruz, il m’arrive de me retourner comme pour dire au revoir à la nature qui m’a accueilli. Mais le rythme que je m’impose m’oblige à aller et regarder de l’avant. J’avale les derniers kilomètres en un peu plus de trois heures.

Un peu défraîchi et heureux d’avoir atteint le but final, j’attends couché dans l’herbe le minibus qui me permettra de rejoindre Huaraz. Des images plein la tête, je réfléchis à ces trois jours de marche et au sens de mon expérience. J’avais pour dessein de me retrouver seul avec la nature. D’avoir pour seule compagne la beauté et seul compagnon le silence. Mais il se trouve que j’ai aussi eu la chance de croiser des gens magnifiques et de partager avec eux un bout de chemin. Les rencontres, aussi courtes soient-elles, les sourires, si brefs soient-ils, sont à l’instar des montagnes de puissants remèdes qu’il conviendrait de prescrire.

Après quatre mois à voyager seul, et malgré les centaines de personnes rencontrées sur la route, je m’aperçois que j’ai également besoin de partager avec quelqu’un ou quelques-uns une partie de mon aventure. Si les montagnes, les forêts et les lacs incarnent selon moi une forme de perfection, ils n’ont pas encore le pouvoir de me faire rire.

 

7 Comment

  1. José says: Répondre

    Genial la forma de narrar tu aventura con la naturaleza. El ciclo mágico de reencontrarte contigo mismo, y disfrutar de la belleza que te rodea , y todo lo que te falta por recorrer amigo.

    1. Fabien Favre says: Répondre

      Muchas gracias Lolo!

      Fue una muy buena experiencia! Eres mi mejor jugador, gracias! 😉

  2. Patricia Perrenoud says: Répondre

    Juste beau. Merci. Avais dû rebrousser chemin, pas assez préparée. Joli de le vivre par procuration. Patricia (sage-femme et connaissance de Céline !)

    1. Fabien Favre says: Répondre

      Salut Patricia,

      Merci pour ton message! Super content d’avoir pu te faire revivre un bout de ton périple et peut-être permis de « vivre » le reste!

  3. Turin D. says: Répondre

    Je ne crois pas que c’est le silence qui se négociera plus cher que l’or , mais l’honnête et la loyauté .

  4. Adrien says: Répondre

    Ciao Fabien,

    Mon statut de civiliste à la patinoire cette année me permet de m’occuper un peu à ma façon quand les classes sont sur la glace. C’est pourquoi je lis ton blog 😉 super bien écrit ! Merci de permettre mon évasion le temps d’un instant en troquant la glace et les paysages veveysans contre ceux sud américains!

    Bonne suite de voyage, profite un max !!

    Adrien J.

    1. Fabien Favre says: Répondre

      Hey Adrien!

      Content de pouvoir t’aider à t’évader un peu aux abords de la glace! Ça va me manquer la pati cette année! Salue bien tout le monde de ma part!

      Merci pour ton message, bien sympa!

      Bonne saison à la pati!

      Fabien

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